HENRY

Published on September 26 2014

"Dans ce tombeau qu'est ma mémoire, je la vois, ensevelie maintenant, celle que j'ai aimé plus que toute autre, plus que le monde, plus que Dieu, que ma chair, que mon sang. Je la vois s'ulcérer, puruler avec le sang de cette blessure d'amour, si proche de moi que je ne pourrais la distinguer de la blessure elle-même. Je la vois se débattre, chercher à se libérer, à se laver de tant d'amour et de souffrance, et chaque fois, à chaque effort, retomber dans cette plaie, s'embourber, suffoquer, se tordre dans le sang. Je vois le regard atroce de ses yeux, leur agonie muette et pitoyable de bête prise au piège. Je la vois ouvrir les jambes pour se délivrer, et chaque orgasme est un gémissement d'angoisse. J'entends le fracas des murs effondrés, des murailles qui s'écroulent sur nous, et le crépitement des maisons en flammes qui monte. J'entends qu'on nous appelle de la rue : à l'oeuvre, aux armes ! Mais nous sommes cloués au sol et les rats mordent dans notre chair. Cette tombe, ce ventre d'amour où nous glissons vers l'ensevelissement, cette nuit dont s'emplissent nos entrailles, et ces étoiles, froid scintillement sur les eaux noires du lac sans fond.

Je perds la mémoire des mots, même de son nom que je répétais naguère comme un monomaniaque. Je ne sais plus ce qu'elle était dans mes yeux, sous mes mains, quelle était son odeur ni comment elle baisait, tant je n'en finis plus de m'enfoncer encore et toujours dans les ténèbres sans fond de la caverne. Je l'ai suivie jusqu'aux tréfonds de son corps, dans le creux, jusqu'au charnier de son âme, jusqu'au souffle qui n'avait pas encore expiré sur ses lèvres. Je l'ai cherchée sans répit, elle dont le nom n'était écrit nulle part; j'ai pénétré jusqu'au lieu saint, pour trouver quoi - rien. Je me suis replié, lové, épousant la spirale de la coquille creuse du néant comme un serpent aux noeuds de feu; je me suis tapi durant six siècles, retenant mon souffle, tandis que le monde avec ses évènements filtraient à travers le fond, formant une litière boueuse de mucus. J'ai vu rouler les constellations, par cet énorme trou dans le plafond de l'univers; j'ai vu les planètes lointaines et l'astre noir qui devait me délivrer. Le Dragon secouer ses chaines et se libérer du dharma comme du karma; la nouvelle race humaine mijoter dans son jus au sein du grand oeuf jaune de l'avenir. Tout vu, tout, jusqu'au dernier signe, jusqu'au dernier symbole, mais sans jamais pouvoir déchiffrer son visage. Rien que les yeux qui brillaient à travers, énormes, charnus, pareils à des mamelles de lumière - et moi comme nageant derrière, dans les effluves électriques de sa vison incandescente.

Comment avait-elle pu s'épanouir ainsi, se dilater et fuir l'emprise jalouse de la conscience ? Quelle loi monstrueuse lui avait permis de s'étendre ainsi jusqu'à recouvrir la face du monde, révélant l'univers, mais faisant d'elle-même une arcane secrète ? Elle se dissimulait derrière le soleil, comme la lune en éclipse; elle était le miroir sans mercure, le miroir qui reflète à la fois une image et l'horreur. A regarder la face interne de ses yeux, la chair pulpeuse et translucide, j'ai découvert la structure cervelée de toute formation, de toute relation, de toute évanescence. J'ai vu le cerveau dans le cerveau, la vis sans fin de l'infini, le mot Espoir tournant et rôtissant sur la broche, bavant sa graisse, tournant sans relâche dans la caverne du troisième oeil. Les rêves qu'elle faisait, je l'ai entendue les marmonner comme des prières, dans des langues défuntes - hurlements étouffés se répercutant dans des crevasses minuscules, halètements, gémissements, râles de volupté, souffle du fouet qui cingle. Je l'ai entendue crier mon nom que moi je n'avais pas encore prononcé, je l'ai entendue maudire, hurler de rage. J'ai tout entendu, tout, mille fois amplifié, tel un homonculus enfermé dans les orgues. J'ai pu capter le souffle lourd du monde, comme une antenne fichée au carrefour de tous les sons.

Nous avons donc ainsi marché, couché, mangé ensemble, jumelés, frère et soeur siamois liés d'Amour et que la Mort seule pouvait séparer. Nous avons marché sur la tête, main dans la main, dans le goulot de la bouteille.

Elle s'habillait presque exclusivement en noir, sauf quelques tâches de pourpre ça et là. Pas de sous-vêtements, rien qu'un simple fourreau de velours noir saturé d'un parfum diabolique. Nous nous mettions au lit à l'aube, pour nous lever dans les ténèbres. Nous vivions au fond de trous noirs, rideaux tirés, mangions dans des assiettes noires, lisions des livres noirs. Du trou noir de notre vie, nous avions vue sur le trou noir de l'univers. Le soleil était perpétuellement obscurci, noirci, comme pour se faire complice de notre lutte à mort et sans relâche. Mars était notre soleil, Saturne notre lune : nous vivions en permanence au zénith du monde inférieur. La terre avait cessé de tourner, et par le trou dans le ciel, au dessus de nous, pendait l'astre noir qui ne scintille jamais. De temps à autres, nous étions pris d'accès de rire - rire fou, batracien, qui donnait la chair de poule aux voisins.  De temps à autres, nous chantions - délire de fausses notes et de grands trémolos. Nous vivions enfermés, traversant de bout en bout la nuit sans fin de l'âme; et cela couvrait une période d'un temps incommensurable qui débutait et finissait à la façon d'une éclipse. Nous tournions autour de nos moi, pareils à des satellites fantômes. Nous nous soûlions de notre image, nous la cherchions mutuellement dans nos regards ? Ce que la bête pense de la plante; l'astre de la bête. Ou Dieu, de l'homme à qui le diable aurait donné des ailes. Ajoutez que, dans l'immobile et proche intimité de cette nuit sans fin, elle rayonnait, jubilait; une folle et noire jubilation ruisselait d'elle comme un flot régulier de sperme jaillissant du taureau de Mithra. Elle était à deux coups, comme un fusil de chasse - taureau femelle, une torche d'acétylène enfouie dans le ventre.

Quand elle était en chaleur, elle braquait tout sur le grand cratère cosmique, yeux révulsés à blancs et lèvres écumantes. Dans la caverne aveugle du sexe, elle valsait comme une souris savante, mâchoires dégonflées comme celles d'un serpent, peau hérissée de plumes barbelées. Elle avait la luxure insatiable de la licorne, cette démangeaison qui fit la décadence de l'Egypte. Il n'était jusqu'à ce trou dans le ciel, par où descendait l'astre au reflet vitreux, que sa furie n'engloutit.

Nous vivions glués au plafond, dans la suffocation épaisse et rance des vapeurs exhalées par la vie quotidienne. Notre chaleur était celle du marbre, la chair, petit à petit, communiquant son incandescence aux replis reptiliens de nos corps enlacés. Nous vivions rivés aux plus basses profondeurs, la peau boucannée, couleur de cigare gris, séchée par les fumées des passions de ce monde.

Comme deux têtes portées à bout de pique par des bourreaux, nous tournions lentement, selon un axe fixe, dominant le monde et sa houle de têtes et d'épaules. Que pouvait bien représenter la vie de ce monde solide, pour nous qui étions décapités, et pour toujours unis et scellés par le bas ventre ?"

 

HENRY MILLER - TROPIQUE DU CAPRICORNE

Written by Daphné Dolphens

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