Sous le cerisier

Published on February 21 2014

Elle était venue me voir et m'avait demandé cette chose incroyable : je veux que tu me crèves les yeux, pour que tu m'aveugles et que plus jamais je ne puisse te regarder.

Je lui avais répondu qu'elle était folle et que c'était impossible.

Je lui avais demandé qu'il souffle sur ma rétine pour que le voile sombre qui recouvrait mon regard s'envole. Il m'avait dit tu es folle, tu n'existes pas, tu n'es rien et tu n'existeras jamais. Je lui avais répondu : je ne te crois pas, alors viens me crever les yeux et je vivrai enfin en paix. Il m'a dit tu es folle, mais je viendrai te crever les yeux.

 

Puis il est venu.

Il m'a dit je crèverai tes yeux si tu crèves les miens.

J'ai dit oui.

Je suis d'accord.

Je crèverai tes yeux.

Embrasse-moi.

Une dernière fois.

Juste une dernière fois.

 

... Mais avant, laisse moi te dire (et j'approchai mon visage de son oreille) :

Je ne t'ai jamais dit pourquoi je t'ai tant aimé et il est trop tard maintenant. Mais avec toi je me sentais légère, tu me faisais rire, nous deux, je pensais que c'était à la vie à la mort, un tandem inébranlable et complice. Je voulais te porter vers le ciel et j'exigeais que tu en fasses autant, je suis désolée que ça ne se soit pas passé ainsi.

Et maintenant, embrasse-moi. Juste une dernière fois.

 

Alors nous nous embrassâmes, sous le cerisier du jardin, sous des centaine de milliers de fleurs blanches, galaxies peuplées d'étoiles suspendues aux branches noires, le soleil perçait, des oiseaux volaient, le vent chuchotait « vous êtes fous, vous, les amants damnés », et nous nous embrassâmes, des heures durant, des siècles durant, des vies entières durant, mordant et avalant les lèvres l'un de l'autre, nuques fondues l'une dans l'autre, peau contre peau, bouche contre bouche, souffles entremêlés, sous le cerisier éternel, et pour la dernière fois.

 

Il faisait soleil.

Les oiseaux chantaient.

Le ciel était bleu roi.

Les amants s'aimaient.

Une dernière fois.

 

Puis, d'un geste uni et complice, tous deux respirant profondément une ultime fois le même souffle, ils se caressèrent le visage doucement et se dévisagèrent en silence, puis, lentement, se crevèrent les yeux l'un l'autre. Sans pleurs. Sans larmes. Sans douleur. Sans rien, que le silence.

Et la paix.

 

 

Le lendemain, je me réveillais, aveugle, et sûrement sourde. Calme. Enfin.

Délivrée.

 

 

 

 

(2010)

 

 

Written by Daphné Dolphens

Repost0
To be informed of the latest articles, subscribe:
Comment on this post